Taurine et nutrition sportive

Il ne fait aucun doute que la taurine est une substance inévitablement associée aux boissons énergisantes dans l’imaginaire collectif. En nutrition sportive, la taurine est communément utilisée dans la formulation de divers produits nutraceutiques (ex.: suppléments, boissons, gommes) comme agent énergogène (fournissant de l’énergie), agent thermogène (favorisant la perte de poids via l’augmentation du métabolisme), pour contrer la fatigue musculaire. Il n’en demeure pas moins que la taurine ne fait pas l’unanimité en raison de la controverse entourant les boissons énergisantes. Que faut-il penser de l’intérêt pour la taurine en nutrition sportive ? Cet intérêt est-il justifié ou pose t-il problème ? Faut-il craindre la consommation de taurine dans le sport ? Quoiqu’il en soit, la taurine demeure une substance relativement méconnue en dépit de sa popularité.

C’est quoi la taurine ?

 

Structure moléculaire de la taurine

 

La taurine est un acide aminé dit « non protéinogène », c’est-à-dire un acide aminé qui n’entre pas dans la composition des protéines. La taurine est principalement produite dans l’organisme au niveau du foie, mais pas seulement. La rétine, le cerveau, le rein, les glandes mammaires, et les organes reproducteurs (testicules et ovaire) participent également à la biosynthèse de la taurine. La taurine est aussi classifiée comme étant un acide aminé dit « conditionnellement essentiel ». Cette désignation de la taurine comme étant « conditionnellement essentiel » signifie que l’organisme humain en produit habituellement en quantité suffisante pour combler ses besoins, mais pas toujours. La taurine se trouve en quantités variables dans la plupart des tissus de l’organisme humain. Les plus grandes concentrations de taurine se trouvent toutefois dans les tissus électriquement actifs (ex. : système nerveux central, rétine, cœur).

La taurine contribue au fonctionnement normal des cellules de plusieurs façons. La taurine participe à la régulation du volume cellulaire. De plus, les actions anti-oxydantes, anti-inflammatoires de la taurine fournissent une certaine protection à la structure de la cellule en situation de stress physiologique (ex. : stabilisation de la membrane cellulaire). Elle facilite également la mobilisation du calcium responsable de l’excitabilité et de la contractilité cellulaires ; particulièrement au niveau musculaire. Il est aussi possible que la taurine exerce également un effet tampon sur le pH intracellulaire.

Il est important de noter que les modes d’action décrits plus haut ont été établis à partir d’études in vitro et in vivo effectués chez les rongeurs. Étrangement, un certain flou persiste toujours concernant le mode d’action de la taurine dans le muscle humain. À titre d’exemple, certains seront surpris de savoir que l’existence ou non d’un récepteur cellulaire pour la taurine reste toujours à confirmer chez l’être humain. De plus, il existe peu d’informations concernant la concentration et la distribution de la taurine dans les différents tissus de l’organisme suivant l’ingestion de taurine. Il paraît donc clair que la pharmacologie de la taurine devra être davantage étudiée. Malgré tout, le potentiel thérapeutique de la taurine est présentement à l’étude au niveau clinique (quoique de façon très préliminaire) pour divers problèmes de santé ou pathologies ; tels que l’épilepsie, la défaillance cardiaque, la dégénérescence maculaire, la fibrose kystique et le diabète. L’arrêt de la progression de la maladie de Parkinson ainsi que le traitement de la neurotoxicité à l’alcool et de la neurotoxicité à l’ammoniaque font aussi partie des applications potentiellement visées par la supplémentation en taurine.

Mis à part la biosynthèse par l’organisme, l’alimentation contribue aussi à approvisionner l’organisme en taurine. Le régime alimentaire nord-américain typique fournit entre 123 et 178 mg de taurine quotidiennement. Les aliments comme la volaille, le bœuf, le porc, les fruits de mer et les viandes transformées ont une forte teneur en taurine. Les fruits et les légumes renferment très peu ou pas de taurine. Un régime lacto-ovo végétarien fournit environ 17 mg de taurine par jour. Incidemment, il a été observé que les individus végétaliens ont des concentrations plasmatiques de taurine de 14 à 22% inférieures ainsi qu’une excrétion de taurine urinaire de 2-3 fois moindre que les individus omnivores. Il faut toutefois préciser qu’à l’heure actuelle, la détermination ou l’estimation des niveaux de consommation de taurine dans la population est compliquée par le manque de données nutritionnelles qui soient à jour. La consommation de divers suppléments et aliments fonctionnels à forte teneur de taurine a augmenté ces dernières années ; les boissons énergisantes en sont le meilleur exemple. Les boissons énergisantes contiennent une concentration moyenne de taurine de 3180 mg / L, soit environ 750 mg par portion de 8 onces. Les marques de de boissons énergisantes les mieux connues sur le marché canadien comprennent Red Bull, Monster, Rockstar, NOS, Amp et Full Throttle. La taurine peut être utilisée comme ingrédient unique, mais est la plupart du temps combinée à d’autres ingrédients comme la caféine, la créatine ainsi que le ginseng ou d’autres substances végétales du genre. Aussi, la taurine est régulièrement ajoutée à la plupart des formules de lait pour bébés (une pratique tout à fait légale dans ce cas précis).

Marques commerciales de boissons énergisantes contenant de la taurine

Potentiel ergogène

Même si la taurine est devenue relativement populaire en nutrition sportive, il existe encore très peu de données expérimentales concernant son potentiel ergogène chez l’humain. Cela est d’autant plus vrai que la presque totalité des données disponibles sur à ce sujet ont été obtenues en combinant la taurine avec d’autres composés (ex. : caféine, créatine, glucose), rendant souvent difficile voire impossible de discerner l’effet ergogène ou non de la taurine seule chez les sujets étudiés. De plus, il existe un clivage certain entre le potentiel ergogène observé lors d’études effectués chez dans les modèles animaux (in vitro et in vivo) et le potentiel ergogène observé chez les sujets humains. La littérature scientifique actuelle indique que l’ingestion de taurine suscite une accumulation de taurine dans le muscle chez les rongeurs ; avec les améliorations considérables de la performance musculaire que cela occasionne. De telles observations n’ont pas été systématiquement corroborées chez l’humain. Les effets de la supplémentation en taurine sont ambivalentes sur les performances d’endurance lors d’études chez des sujets entraînés (ex. : course contre-la-montre, course jusqu’à épuisement) ; malgré une augmentation importante de la concentration plasmatique de taurine suite à l’ingestion aigüe (ex. : 1-2 g) et/ou chronique (4-6 g / jour pendant 7 à 14 jours) de doses élevées de taurine. Par ailleurs, il a été observé que la supplémentation en taurine pourrait permettre d’atténuer la douleur musculaire suivant un effort excentrique chez des jeunes adultes en santé dans deux récentes études.

Il n’est donc pas à exclure que la supplémentation de taurine puisse effectivement augmenter les concentrations intramusculaires de taurine chez certaines populations présentant des dysfonctions ou des pathologies musculaires ou cardiaques (ex. : dystrophies musculaires, sarcopénie, cachexie, cardiomyopathies etc.). Dans une étude par exemple, la supplémentation en taurine a permis d’augmenter la capacité à l’effort de patients souffrant d’insuffisance cardiaque comparativement au placebo. Ceci soutient l’idée que, dans les situations de déficit en taurine, la supplémentation en taurine pourrait avoir des effets bénéfiques sur la fonction musculaire.

En somme, les données disponibles sont loin d’être suffisantes pour déterminer l’effet ergogène exact ou non de la supplémentation en taurine chez les individus sains ou entraînés. Les données disponibles ne permettent pas de statuer sur la capacité de la supplémentation en taurine à augmenter réellement le niveau intramusculaire de taurine chez les individus sains et/ou entraînés. Davantage d’études sont nécessaires pour comprendre la manière dont le muscle squelettique absorbe la taurine qui est ingérée par l’organisme humain. Il semblerait alors que la taurine ingérée par l’humain semble plutôt agir en périphérie du tissu musculaire sans y pénétrer quand il est question de supplémentation aigüe. Une supplémentation chronique en taurine occasionnerait l’entrée d’une quantité indéterminée de taurine dans le muscle; mais probablement loin d’être équivalente à ce qui est observé dans le modèle animal. Ces éléments suggèrent un autre mode d’action possible de la taurine, c’est-à-dire au niveau des filières métaboliques (ex. : oxydation des lipides) ou du système neuromusculaire.

D’une part, un certain nombre d’études sur les animaux ont révélé des effets anti-obésité de la taurine. Cependant, les doses de taurine utilisées dans les expériences animales ont été beaucoup plus élevées que celles utilisées dans les études chez l’homme. D’autre part, des données concernant les effets de la supplémentation en taurine (3 g / jour, 7-8 semaines) sur le poids et la composition corporelle se sont avérées à la fois limitées et ambivalentes lors d’études effectuées chez des individus en surpoids ou obèses. Il est possible que la supplémentation en taurine agisse sur la composition corporelle une augmentation de l’oxydation des lipides et une amélioration du fonctionnement des mitochondries. Par ailleurs, des études épidémiologiques chez l’homme suggèrent des associations préventives entre la taurine et les maladies métaboliques et cardiovasculaires.

Interrogations et facteurs confondants

Tout compte fait, les données scientifiques paraissent laisser davantage d’interrogations que de conclusions définitives sur le potentiel ergogène ou non de la taurine. Cela est sans compter un certain nombre de facteurs confondants qui sont susceptibles d’altérer l’effet de la supplémentation en taurine sur la performance sportive. L’âge et le régime alimentaire de l’individu ainsi que les interactions avec d’autres composés en sont des exemples.

 L’influence de la diète sur le potentiel ergogène de la taurine est sujet à spéculation. Étant donné qu’un régime alimentaire végétarien fournit peu ou pas de taurine, la supplémentation en taurine pourrait constituer une façon pertinente d’augmenter la consommation de taurine pour les individus végétariens ou végétaliens. Mais en réalité, le bien-fondé ou non de cette hypothèse reste encore à déterminer ; dans la mesure où on ignore si la diminution du taux plasmatique de taurine chez les végétaliens entraîne également un changement dans la teneur en taurine dans les tissus (ex. : muscle).

Comme déjà mentionné, la taurine se trouve souvent combinée à la caféine dans la formulation de produits nutraceutiques. Comment interagissent ces deux composés ? Même s’il est encore prématuré de statuer définitivement à ce sujet, les quelques données tendent à suggérer que la taurine contrecarre l’effet psychostimulant de la caféine (ex. : temps de réaction).

Les taux de taurine circulant dans l’organisme diminuent avec l’âge. En effet, les individus sains dans la soixantaine voient leurs concentrations sanguines en taurine diminuer d’environ la moitié comparativement aux individus dans la vingtaine. Certains auteurs vont jusqu’à établir un lien entre la diminution de la production de taurine par l’organisme et le déclin de plusieurs fonctions associé au vieillissement (ex. : performance cognitive, performance sexuelle, métabolisme, vision etc.). Est-il alors possible que le potentiel ergogène de la supplémentation en taurine soit plus prononcé chez les individus ou les sportifs d’âge mûr ou avancé ? La question demeure ouverte dans la mesure où aucune étude à ce sujet n’a été effectuée avec cette population.

Sécurité et réglementation 

La taurine ne fait l’objet d’aucune interdiction ou restriction particulière par les autorités sanitaires et sportives. La taurine est classifiée comme produit de santé naturel au Canada et comme dietary supplement aux États-Unis. La taurine ne figure pas non plus sur la liste des substances et méthodes prohibées de l’Agence Mondiale Anti-dopage.

Contrairement à une croyance relativement répandue, la taurine utilisée dans l’industrie nutraceutique ne tire pas son origine du sperme de taureau, comme pourrait suggérer l’appellation du mot « taurine ». La taurine fut plutôt découverte dans la bile de bœuf (voir figure ci-dessous). La production industrielle de taurine se basait donc initialement sur l’extraction de l’acide aminé à partir de la bile bovine. Cependant, la production synthétique a fini par remplacer l’extraction comme principale méthode de production industrielle de la taurine.

Article décrivant la découverte et l’isolation de la taurine à partir de la bile de boeuf (souligné en jaune) [Tiedermann et al. 1827]

Tout indique que la supplémentation en taurine ne présente pas de risque ou de danger particulier pour la santé dans le respect des dosages recommandés. Le profil toxicologique de la taurine n’est pas clairement établi dans la mesure où aucune étude n’a été réalisée spécifiquement à cet égard. Cependant, des études cliniques ont utilisé des dosages de taurine s’élevant jusqu’à 10 g / jour sans signe manifeste de toxicité. Il est cependant possible que des effets indésirables surviennent à des dosages plus élevés consommés sur une longue durée (14g/jour). La fatigue, l’hyper-somnolence, l’insomnie légère et une perte de concentration sont les effets indésirables documentés dans ce contexte.

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