Supplémentation et fonction articulaire: quelques ré-flexions…

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La fonction articulaire est un enjeu crucial, spécialement dans les pays industrialisés, où le vieillissement de la population se fait de plus en plus sentir. En effet, le bon fonctionnement des articulations est intimement lié à la locomotion de l’organisme et à la mobilité de l’individu. Que l’on soit un athlète ou non, ces éléments-là sont gage d’autonomie et d’accomplissement physiques. Et plus souvent qu’autrement, la pratique du sport ou d’une activité physique régulière sollicite fortement les articulations. C’est ainsi que divers produits pharmaceutiques ou nutraceutiques sont consommés par plusieurs afin de minimiser le risque de blessure articulaire, d’en optimiser la guérison ou encore d’en atténuer la douleur. Il s’avère qu’un grand nombre d’athlètes utilisent ces produits-là de façon prophylactique; seuls ou en combinaison.

L’utilisation de produits pharmaceutiques constitue le standard thérapeutique en médecine du sport. Les glucocorticoïdes (ex. : cortisone), les anti-inflammatoires non stéroïdiens (ex. : acide acétysalisylique) et les opioïdes (ex. : oxycodone) constituent les catégories de produits pharmaceutiques les plus couramment utilisés chez les sportifs. Si l’efficacité clinique des médicaments à réduire la douleur articulaire est clairement démontrée, des préoccupations sont soulevées quant à la sévérité ou la gravité de leur effets indésirables à court, moyen et long termes. Il vaut également la peine de mentionner le risque d’infraction à la règlementation anti-dopage associé à la prise des médicaments, car ils figurent d’une façon ou d’une autre sur la Liste Prohibée de l’Agence Mondiale Anti-dopage.

Dans ce contexte, le recours à la supplémentation en guise d’alternative à la médication avec des produits pharmaceutiques suscite un intérêt marqué; aussi bien par les consommateurs, les chercheurs que l’industrie nutraceutique. En effet, l’intérêt pour la supplémentation réside dans un rapport risque-bénéfice présumément favorable. Le Québec n’est pas en reste à ce chapitre avec des noms tels qu’Adrien Gagnon, Génacol, Medelys, Reeliv 5 et bien d’autres. De plus, la récente publication d’un essai clinique menée au Québec comparant les effets de la chondroïtine sulfate à celle de l’agent pharmaceutique celecoxib sur la fonction articulaire de sujets ostéoarthritiques illustre bien cette nouvelle réalité…

Quels sont les produits nutraceutiques au cœur de cette tendance? Cette tendance-là est-elle fondée ? Un certain nombre de substances ont fait leur arrivée sur le marché des suppléments comme ingrédients nutraceutiques dans cette optique-là au cours des dernières années. Parmi ces substances celles-ci figurent la glucosamine, la chondroïtine (sulfate), le collagène, le méthylsulfonylméthane et plusieurs autres.

Glycosaminoglycans (glucosamine et chondroïtine)

La glucosamine est un composé amino-monosaccharide qui fut d’abord isolée à partir des de fruits de mer. Dans l’organisme, les molécules de glucosamine s’assemblent en protéoglycans, des constituants majeurs du cartilage. La glucosamine se vend comme un produit pharmaceutique destiné au traitement des symptômes de l’(ostéo)arthrite dans plusieurs pays d’Europe. Aux États-Unis et ailleurs, la glucosamine est commercialement disponible comme supplément. La glucosamine est classifiée comme produit de santé naturel au Canada.

À l’instar de la glucosamine, la chondroïtine est un glycosaminoglycan qui participe à production des protéoglycans par l’organisme. Elle est également un élément constitutif du cartilage articulaire. La chondroïtine est généralement extraite à partir de cartilage d’origine animale (ex. : poisson, volaille, bovin). La glucosamine est vendue comme supplément aussi bien en Amérique du Nord qu’en Europe.

Glucosamine

Glucosamine

Chondroïtine sulfate

Chondroïtine sulfate

Mentionnons que la glucosamine et la chondroïtine sont souvent combinés dans la composition de produits nutraceutiques destinés à la santé articulaire. De nombreuses études in vitro et in vivo démontrent les actions anti-inflammatoires de la supplémentation en glycosaminoglycans. Plusieurs études cliniques portant sur la supplémentation en glucosamine et/ou en chondroïtine au cours des dernières années sur diverses populations saines ou symptomatiques (ex. : ostéoarthrite). Plutôt hétéroclites, les données issues de ces études cliniques suggèrent une modeste amélioration des symptômes et de la structure cartilagineuse suivant plusieurs semaines de supplémentation. Il existe cependant trop peu de données quant à leur effet sur des blessures sportives aigües. Tout indique que la supplémentation en glycoaminoglycans ne présente pas de risque particulier pour la santé. Cependant, certaines préoccupations quant à leur potentiel effet hyperglycémiant, en raison de leur proximité moléculaire avec les glucides. La littérature disponible à ce sujet ne semble toutefois supporter ces préoccupations.

D’autre part, la relativement faible biodisponibilité des glycoaminoglycans constitue un défi pour leur développement en tant que produits efficaces. Leur faible biodisponibilité explique en bonne partie leur posologie relativement élevée (ex.: 20 mg/kg) ainsi que leur lenteur d’action (ex.: 2 à 8 semaines). Cela dit, les efforts pour augmenter la biodisponibilité semblent s’avérer plus probants pour la glucosamine que pour la chondroïtine. Par exemple, diverses données obtenues d’études pharmacologiques (animales et cliniques) effectuées avec le glucosamine sulfate et le glucosamine hydrochloride font état de la plus grande biodisponibilité de ces formulations comparativement à leur version nature. Pour leur part, l’administration de chondroïtine sulfate continue de générer des biodisponibilités d’à peine 5% à 25%.

Collagène

Le collagène est une protéine structurelle fibreuse formant des réseaux moléculaires élastiques qui assurent à la fois l’élasticité, la robustesse et/ou la mobilité des tissus connectifs (ex.: tendons, cartilage, os, dents etc.). Il supporte aussi la peau ainsi que les organes internes. De plus, le collagène participe à la réparation des tissus endommagés en cas de blessure. Ces rôles joués par le collagène en font donc un ingrédient de choix dans la composition de suppléments visant la santé articulaire ainsi que dans les produits cosmétiques. La promotion du collagène comme supplément repose entre autres sur plusieurs études cliniques évaluant son effet sur la douleur et la fonction articulaire.

Collagène

Collagène

Généralement, les protocoles de supplémentation en collagène dosages étudiés variaient de 10g/jour à 40 g/jour sur des périodes de 24 à 48 semanies Dans leur ensemble, les données à cet effet suggèrent que la supplémentation en collagène ait un effet sur la douleur articulaire d’une ampleur comparable à celle de l’acétaminophène (un agent antiinflammatoire pharmaceutique bien connu). Il faut aussi mentionner que les propriétés immunomodulatrices du collagène attirent l’attention des chercheurs. Cela dit, la qualité méthodologique des études à l’origine de ces données est généralement considérée comme étant faible à moyenne. La littérature indique également que la supplémentation en collagène présente un risque faible pour la santé. Les effets indésirables répertoriés à cet égard sont généralement légers et transitoires. Des réactions allergiques ou d’hypersensibilité ne sont toutefois pas à exclure. Des soucis quant au risque d’encéphalopathie spongiforme ou d’affection grippale émanent aussi de la consommation de collagène d’origine animale (ex.: bovine, porcine, aviaire etc.). Pour cette raison on assiste à un remplacement graduel des sources animales de collagène par des sources d’origine marine (ex.: poisson); jugées davantage biocompatibles, moins allergènes et plus métabolisable par l’organisme. La faible biodisponibilité du collagène présente un défi, à l’instar des glycosaminoglycans.

MSM (méthylsulfonylméthane)

Le méthylsulfonylméthane (MSM) est un composé organosulfuré également connu sous les noms de méthanesulfonyle, de méthylsulfonylméthane et de sulfone de diméthyl. On le retrouve naturellement dans certaines espèces végétales primitives et en petites quantités dans l’alimentation. Cependant, la production synthétique constitue la principale source de MSM utilisé en nutraceutique. Le MSM est commercialement disponible au Canada comme produit de santé naturel, souvent combiné au glucosamine et/ou la chondroïtine. La supplémentation en MSM est principalement destinée au soulagement de la douleur articulaire, que cette douleur-là soit associée ou non à l’ostéoarthrite. Malgré l’existence de données probantes quant au soulagement de la douleur ostéoarthritique pour des dosages variant de 3 g à 6 g par jour sur 12 semaines, l’ensemble de la littérature scientifique à ce sujet demeure généralement de faible qualité méthodologique. Cela est sans compter l’absence de données quant aux effets de la supplémentation en MSM sur la douleur articulaire ou encore sur la prévention ou la guérison de blessures articulaires chez des sujets sains et/ou entraînés. Cela dit, la consommation de MSM ne semble pas présenter de risque particulier pour la santé; dans la mesure où les effets indésirables documentés lors des études étaient les mêmes que ceux du placebo.

Bromélaïne

Ananas (Comosus ananas)

Ananas (Comosus ananas)

La bromélaïne est un complexe enzymatique extrait de l’ananas ayant une longue histoire d’utilisation en médecine traditionnelle, notamment pour le soulagement de la sinusite. Depuis peu, existe également un intérêt scientifique envers la bromélaïne quant à la possibilité que ses propriétés antiinflammatoires puissent soulager la douleur articulaire. On pense que le mécanisme d’action antiinflammatoire de la bromélaïne est similaire à celui de l’acide salisylique (ex.: AspirineMD). Cependant, la littérature clinique actuellement disponible s’avère plutôt négative quant à la douleur et/ou la fonction articulaires.

Autres composés

Les glycoaminoglycans et le collagène sont souvent combinés au sein d’un même produit dans l’optique d’en tirer une synergie pharmacologique ainsi que pour reproduire la matrice physiologique du tissu conjonctif associé aux articulations, naturellement riches en ces composés (ex.: cartilage, synovie etc.). C’est dans cet esprit que diverses préparations à base de tissu conjonctif d’origine animale sont récemment arrivées sur le marché. Mentionnons l’extrait de cartilage sternal de poulet et la membrane de coquille d’oeuf. Des études à petite échelle (non-RCT) indiquent que la supplémentation en membrane de coquille d’oeuf (généralement 500 mg/jour, 1-4 semaines) pourrait occasionner une atténuation de la douleur ainsi qu’une amélioration de la flexibilité articulaire chez des sujets aux prises avec des dysfonctions ostéoarticulaires. La supplémentation en membrane de coquille d’oeuf paraît sécuritaire, mais des préoccupations ont déjà été soulevées par rapport à son potentiel allergène, sans données pour les corroborer ou les infirmer. Pour sa part, l’extrait de cartilage sternal de poulet a fait l’objet d’études in vitro et in vivo suggérant qu’il puisse améliorer la microcirculation sanguine et stimuler la fonction des chondrocytes, des fibroblastes et des cellules synoviques. Une étude clinique publiée en 2012 chez des sujets ostéoarthritiques fait état d’une amélioration de leurs capacités physiques suivant l’administration d’extrait de cartilage à 2g/jour pendant 70 jours. Davantage d’études cliniques seront sans doute nécessaires pour étoffer la littérature sur l’extrait de cartilage sternal de poulet et la membrane de coquille d’oeuf, préférablement chez des sujets sains et/ou entraînés.

Ces dernières années, on a également vu l’arrivée de composés nutraceutiques qui n’étaient pas initialement destinés à la santé ou fonction articulaire, mais dont les diverses propriétés métaboliques, antioxydantes, antiinflammatoires et/ou immunomodulatrices présentait un certain intérêt à cet égard. C’est ainsi que sont arrivés sur le marché de la santé articulaire des composés tels que les omégas-3, la S-adénosylméthionine (SAMe) ou divers composés d’origine végétale comme le curcumin. Toutefois les données cliniques pour les omégas-3, la SAMe ou le curcumin s’avèrent encore plus limités en quantité et en qualité que pour les composés discutés précédemment.

Références

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