Hormone thyroïde

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Alors que les contrecoups de l' »Affaire Salazar » se font toujours sentir, l’hormone thyroïde revient aux devants de la scène anti-dopage. Or, l’athlétisme est loin d’être la seule discipline sportive concernée par l’hormone thyroïde. De par ses actions sur le métabolisme, plusieurs voient en l’hormone thyroïde comme un agent thermogène et lipolytique (« fat-burner« ) destiné à améliorer la composition corporelle; via une augmentation du métabolisme de base ainsi qu’une réduction de l’adiposité. À titre d’exemple, l’hormone thyroïde connaît une grande popularité en culturisme. Dans ce contexte-là, l’hormone thyroïde se trouve le plus souvent utilisée en période de « cutting » (amélioration de la définition musculaire) à l’approche d’une compétition; de même qu’en période de restriction ou de surcharge calorique (selon le cas…). Il peut alors paraître surprenant que l’hormone thyroïde ne fasse pas l’objet d’interdiction ou de restriction particulière dans le sport. La donne pourrait cependant changer. En effet, des pressions se font de plus en plus fortes sur l’Agence Mondiale Anti-dopage (AMA) pour faire bannir l’hormone thyroïde dans le sport de manière définitive. Alors, que faut-il penser de l’hormone thyroïde dans le sport ? Agent dopant ou non ? Quel est son potentiel ergogène? Quel est son potentiel ergolytique?

Description: c’est quoi l’hormone thyroïde ?

 

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Une clarification s’impose quant à la terminologie à employer avant toute chose… Car empiriquement parlant, le terme  »hormone thyroïde », peut aussi bien désigner un composé spécifique qu’un groupe de composés sécrétés par la glande thyroïde selon le contexte. Toujours de façon empirique, le terme « hormones thyroïdiennes » désigne principalement la thyroxine ou tétraiodothyronine (« hormone T4« ) et la triiodothyronine (« hormone T3« ); et dans une moindre mesure la diiodothyronine (« hormone T2« ), la moniiodotyronine (« hormone T1« ), la thyronine (« hormone T0« ) ainsi que la calcitonine.

La T3 et la T4 sont considérées comme étant les plus pertinentes, sur les plans biologique et pharmacologique. Elles jouent un rôle primordial dans le fonctionnement normal de l’organisme. De concert avec d’autres hormones (ex.: testostérone, insuline, hormone de croissance etc.) ces hormones-là influencent une multitude de processus physiologiques et métaboliques dans la plupart des tissus de l’organisme. Par exemple, elles amplifient la réponse des tissus aux stimulants (ex.: dopamine, épinéphrine, norépinéphrine) et amplifient l’action physiologique de l’hormone de croissance. Elles stimulent également le métabolisme de base de l’organisme et sont impliquées dans l’utilisation (oxidation) des lipides, des glucides et des protéines comme substrats énergétiques; notamment dans le muscle squelettique. La glande thyroïde sécrète les hormones T3 et T4 dans la circulation systémique; sous le contrôle de la thyréostimuline (TSH) et de la thyréolibérine (TRH). Ce contrôle-là implique une boucle de rétro-inhibition (axe hypothalamo-hypophyso-thyroïdien) faisant en sorte de stopper l’activité de la glande thyroïde lorsque les niveaux physiologiques de T3 et T4 sont suffisants. Une fois en circulation dans l’organisme, la T4 sert en réalité de pro-hormone qui sera convertie en T3, l’hormone thyroïde physiologiquement active. La T3 est ensuite métabolisée en T2, T1 et T0. Somme toute, les chercheurs et les cliniciens considèrent la T3 comme la « véritable » hormone thyroïde à proprement parler.

Généralement suscitée par un mauvais fonctionnement de la glande thyroïde, l’hypothyroïdisme entraîne son lot de conséquences et de symptômes cliniques: léthargie, augmentation de l’adiposité, alopécie, éruptions cutanées etc. D’une part, il va sans dire qu’une telle symptomatologie est à même de compromettre la qualité de vie, les performances, voire même la carrière sportive d’un individu; comme cela s’est produit avec un illustre footballeur brésilien. D’autre part, plusieurs se préoccupent de la relative complexité du diagnostic de l’hyperthyroïdisme dans un contexte sportif (primaire ? secondaire ? clinique ou sous-clinique ?). Cette complexité-là s’avère souvent propice à ce qu’on pourrait qualifier de flou à la fois médical et éthique; entre l’usage thérapeutique des hormones thyroïdes et leur usage ergogène.

Auparavant (à partir des années 1890), le traitement de l’hypothyroïdisme se faisait au moyen d’extraits de glandes thyroïdes animales renfermant naturellement du T3 et du T4. Même s’ils furent éventuellement supplantés par les produits synthétiques, des versions modernes de tels extraits sont toujours sur le marché à l’heure actuelle (ex.: Thyroid®, Armour®). Ils ne sont cependant disponibles que sous prescription au Canada, mais sont en vente libre aux États-Unis. Depuis les années 1950, les versions synthétiques des hormones T3 et T4 servent de traitement standard à l’hypothyroïdisme: la liothyronine (ex.: Cytomel®) et la lévo-thyroxine (ex.: Synthroid®) respectivement. La liothyronine est le penchant synthétique de l’hormone thyroïde T3. La lévo-thyroxine est l’équivalent synthétique de la pro-hormone thyroïde T4. Mentionnons également l’existence de produits pharmaceutiques combinant la T3 et la T4; comme le liotrix (ex.: Thyrolar®). Pour leur part, des suppléments à base de T2 et T1 existent aux États-Unis, mais leur statut réglementaire au Canada est pour le moins incertain.

Disponibles sous ordonnance seulement, la liothyronine et la lévo-thyroxine se présentent le plus souvent sous forme de comprimés dont le dosage varie de 5 μg à 300 μg selon le produit. Les formes injectables sont généralement réservées au milieu médico-hospitalier.

Potentiel ergogène: l’hormone thyroïde est-elle efficace?

Force est d’admettre que trop peu de données issues de la littérature scientifique existent pour tirer une conclusion définitive quant au potentiel ergogène ou non des hormones thyroïdiennes chez les individus sains; et à plus forte raison chez les athlètes ou les individus entraînés. Donc, comme c’est souvent le cas, l’usage ergogène de produits pharmaceutiques thyroïdiens repose évidemment sur une extrapolation de l’efficacité clinique ou non de ces agents sur des populations symptomatiques (ex.: hypothyroïdisme, obésité, maladie de Greaves etc.). L’efficacité clinique de la liothyronine et de la lévo-thyroxine chez les sujets hypothyroïdiens est bien documentée. On observe effectivement un renversement de la symptomatologie à long terme chez ces individus avec l’administration de ces agents thyroïdiens, Notamment, une perte de poids est observée. Plusieurs auteurs soulignent cependant que cette perte de poids pourrait être en bonne partie attribuable à la perte en eau dûe à la diurèse, la question reste ouverte. De même, les chercheurs qualifient la perte de poids observée chez des sujets obèses comme étant modeste ou inconstante.

La lévo-thyroxine est de loin l’agent thyroïdien le plus communément prescrit pour le traitement de l’hypothyroïdsime, étant donné son action  »lente ». Pourtant, la liothyronine tend à être plus populaire que la lévo-thyroxine chez les individus faisant un usage ergogène d’hormone thyroïdiennes, car cette première est connue comme étant un agent  »à action rapide » comparativement à l’autre. Les données pharmacologiques indiquent que les mécanismes d’action pharmacologiques de la liothyronine et de la lévo-thyroxine sont très similaires. Cela dit, la lévo-thyroxine est plutôt une pro-drogue devant préalablement être convertie en T3 par l’organisme avant d’exercer son action pharmacologique; à l’instar de son équivalent naturel la T4. La liothyronine ne nécessite pas une telle conversion, de sorte que son action action pharmacologique est plus rapide que celle de la lévo-thyroxine; tout comme son équivalent naturel la T3. On estime que la puissance pharmacologique de la liothyronine est environ quatre fois supérieure à celle de la lévo-thyroxine. Dans l’éventualité d’un effet ergiogène, ces éléments pourraient en pratique se traduire par un écart de plusieurs semaines entre les manifestations ergogènes suscité par ces deux agents thyroïdiens.

La plupart des sources indiquent que les dosages d’hormone thyroïde utilisés à des fins ergogènes peuvent être de 1 à 3 fois supérieurs à ceux utilisés à des fins thérapeutiques. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir l’usage ergogène d’hormone thyroïde s’accompagner de celui d’hormone de croissance, de β2-agonistes (ex.: clenbutérol) ou de stéroïdes anabolisants.

Potentiel ergolytique: l’hormone thyroïde est-elle dangereuse ?

De par leur longévité dans la pratique clinique ainsi que sur le marché, les conséquences cliniques d’un dosage élevé ou excessif de liothyronine et de lévo-thyroxine sont bien documentées (thyrotoxicité). De façon aigüe, la thyrotoxicité se manifeste souvent par un ensemble de symptômes comprenant les maux de tête, l’irritabilité, la nervosité, la sudation abondante, l’arythmie cardiaque, divers troubles gastro-intestinaux ainsi que menstruels. Les troubles cardiovasculaires déjà existants chez un individu peuvent également se voir être aggravés en présence d’un taux élévé d’hormone thyroïde; mettant sa vie en danger. Une étude de cas classique illustre bien cette réalité. La surexposition à ces produits pharmaceutiques sur une base chronique induit une symptomatologie ressemblant à celle normalement associée à l’hyperthyroïdisme (ex.: dysfonction cardiaque, cachexie, ostéoporose, fatigue, intolérance à la chaleur etc.).

Au Canada et aux États-Unis, les autorités sanitaires (Santé Canada et FDA) exigent à l’industrie bio-pharmaceutique de placer une mise en garde spécifique concernant les éléments discutés ci-haut sur l’emballage des produits à base de liothyronine et de lévo-thyroxine.

Agent dopant ou pas?: les interrogations

L’inclusion ou non d’une substance ou d’une méthode donnée dans la Liste Prohibée de l’AMA repose sur 3 critères:

  • capacité ou non d’améliorer les performances sportives de l’athlète (potentiel ergogène)
  • dangerosité ou non pour l’athlète (potentiel ergolytique)
  • conformité ou non à l’esprit sportif (…)

Une substance ou une méthode doit remplir au moins 2 de ces 3 critères pour être inclue dans la Liste Prohibée. On peut néanmoins ajouter que les 2 premiers critères peuvent eux-mêmes être considérés comme des infractions au troisième critère, en vertu du Code anti-dopage du CIO (Comité International Olympique). Il suffit donc en pratique qu’une substance remplisse un seul des 3 critères en question pour se voir prohibée par l’AMA. L’argument de dangerosité risque d’être celui qui fera pencher la balance; sans compter l’énorme poids politique et financier des agences anti-dopage américaine (USADA) et britannique (UKAD) dans la lutte anti-dopage au niveau international. À défaut de voir les hormones thyroïdes placées sur la Liste Prohibée, il est possible d’envisager que l’AMA les placent plutôt sur le Programme de Surveillance. Les substances « surveillées » ne sont donc pas bannies à proprement parler; mais font plutôt l’objet d’un suivi particulier parce qu’elles soulèvent des préoccupations quant à leur dangerosité ou à leur potentiel d’abus dans le sport.

Finalement, certains questionnements méritent d’être soulevés par rapport à cette situation déjà complexe. Par exemple, le dépistage de l’usage ergogène d’hormone thyroïde risque de demeurer un défi intéressant pour les autorités anti-dopage. En effet, les changements d’activité sécrétoire de la glande thyroïde ainsi que dans l’activité des hormones thyroïdes dans l’organisme sont relativement difficiles à détecter; même quand ces changements sont considérables. Cela s’explique entre autres par le pool extracellulaire élevé de ces hormones occasionné par leur faible taux de roulement au sein de l’organisme. De plus, diverses sources indiquent que les différentes hormones thyroïdes peuvent être administrées de manière conjointe en jouant sur divers ratios sensés simuler la réalité physiologique, trompant ainsi d’éventuels tests anti-dopage. De même, un résultat semblable pourrait être atteint en stimulant l’activité sécrétoire de la glande thyroïde. Cela est techniquement possible par le recours aux versions synthétiques de la TSH et de la TRH: la rhTSH (ex.: Thyrogen®) et la protiréline (ex.: Relefact TRH®) respectivement. De surcroît, on assiste présentement à la résurgence des composés  »thyromimétiques » comme agents expérimentaux en recherche pharmaceutique. Déjà aux stades cliniques, plusieurs de ces agents analogues aux hormones thyroïdes de « deuxième » génération visent généralement le traitement de l’obésité ou de la dyslipidémie (ex.: DITPA, sobétirome, MB07811 etc.).

Références

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