Dinitrophénol: Hasta la Vista… I’ll be Back !

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Les démêlés du géant de la nutrition sportive Muscle Pharm avec les autorités sanitaires européennes constituent un dossier intéressant à suivre. Qui dit vrai ? Qui en est le responsable? Quoiqu’il en soit, cette affaire survient dans le contexte d’une apparente résurgence (?) d’un des aides ergogènes les plus controversés qui soient: le dinitrophénol. Depuis son retrait du marché à la fin des années 1930, le dinitrophénol est universellement catégorisé comme agent hautement toxique ou poison industriel impropre à toute consommation que ce soit. Son usage clinique comme agent thérapeutique et/ou ergogène est donc aujourd’hui proscrit. Tout cela n’a pas empêché l’usage ergogène (et illicite) du dinitrophénol comme produit amaigrissant de connaître un regain d’intérêt à partir de la seconde moitié des années 1990, particulièrement dans le monde du culturisme. On pouvait croire jusqu’à récemment que cet intérêt-là se limitait au culturisme ou encore à certaines niches spécifiques ici et là. Cet intérêt semble maintenant s’être étendu à la population générale; si l’on en croit la récente médiatisation de plusieurs incidents impliquant son usage comme produit amaigrissant, notamment au Royaume-Uni. Cette inquiétude a également gagné plusieurs pays d’Europe, de même que la Chine. Le résultat du tout fut alors bien prévisible.

Les enjeux de cette affaire sont d’autant plus importants que Muscle Pharm aspire ouvertement à s’établir comme le premier «géant pharmaceutique» de la nutrition sportive depuis quelques années déjà (à discuter dans un prochain article peut-être…). Son choix de raison sociale n’est sûrement une coïncidence à cet égard (!). À ce niveau-là il est difficile de ne pas établir de parallèle entre la gestion de cet épisode et celui de la tristement célèbre affaire du «Tylénol empoisonné» que la compagnie pharmaceutique Johnson & Johnson a dû gérer au début des années 1980. Histoire à suivre… Mais d’où vient toute cette agitation autour du dinitrophénol au juste? Et comment l’expliquer?

C’est quoi le dinitrophénol ?

 

Image_2,4-DNP

Le dinitrophénol (ou DNP) est un composé organophosphoré développé à la fin du 19ième siècle pour divers usages industriels (ex. : teinture, fongicide, antiseptique, développement photographique, traitement du bois, insecticide, explosif etc.). Le DNP existe sous 6 différentes formes (ou isomères) : la 2,3-, 2,4-, 2,5-, 2,6-, 3,4-, et la 3,5-DNP. C’est plutôt la 2,4-DNP qui alimente la conversation.

L’histoire de son utilisation comme produit amaigrissant commence par accident, en France pendant la Première Guerre Mondiale. À ce moment-là, le DNP avait été identifié comme l’agent responsable de la perte de poids systématiquement observée chez des travailleurs d’usine d’armement aux prises avec un surpoids corporel et qui étaient exposés à ce composé (sans oublier les cas plus graves et quelques décès…). Après quoi, les propriétés hautement thermogènes du DNP furent ensuite étudiées de manière plus approfondie par l’équipe du pharmacologue américain Maurice L. Tainter au début des années 1930.

Article publié par Tainter et al. (1933)

Article publié par Tainter et al. (1933)

 

C’est donc à partir de ces quelques observations empiriques et scientifiques que le DNP fut mis en marché aux États-Unis en 1933 comme produit pharmaceutique (avec ou sans ordonnance) destiné à traiter l’obésité ou l’adiposité excessive, sous plusieurs marques (ex.: Dinitriso, Formula 281, Forthane, Nitromet etc.). Son succès commercial fut immédiat, avec environ 100 000 consommateurs entre 1933 et 1935. Néanmoins, les cas d’intoxication au DNP se multiplièrent rapidement (ex.: cataractes, hyperthermie, décès etc.) avant même que les premières véritables données sur son innocuité clinique ou non ne soient publiquement disponibles. Le tout eu pour effet de précipiter le retrait définitif du DNP du marché en 1938. Mentionnons que l’épisode du DNP compte parmi les facteurs ayant contribué à la modernisation de la réglementation de l’industrie pharmaceutique aux États-Unis et ailleurs à la fin des années 1930. Cela est particulièrement vrai dans la mesure où la mise en marché de produits pharmaceutiques ne nécessitait alors aucune documentation formelle de leur profil thérapeutique et/ou toxicologique avant leur approbation par les autorités.

Produits pharmaceutiques à base de DNP (années 1930)

Produits pharmaceutiques à base de DNP (années 1930)

 

De nos jours, le DNP n’est commercialement disponible qu’à des fins industrielles ou scientifiques uniquement. À titre d’exemple, le DNP continue d’être utilisé comme un agent de recherche scientifique, notamment dans la recherche fondamentale entourant les mécanismes de la respiration cellulaire. Sa disponibilité actuelle comme aide ergogène émane donc de sa vente et de sa distribution sur le marché noir (surtout via l’internet). Le DNP ainsi vendu ou distribué sous plusieurs noms (ex. : Dinosan, «Nitrophène», Solfo Black etc.) se présente le plus souvent sous forme de comprimés de 100-200 mg, de couleur jaune très caractéristique (genre canari ou moutarde).

Capsules de DNP

Capsules de DNP

Potentiel ergogène: le dinitrophénol est-il (si) efficace ?

Sur quoi repose l’effet thermogène du DNP exactement ? Le DNP exerce son effet thermogène sur l’organisme en altérant le processus de respiration cellulaire (par découplage de la phosphorylation oxydative). Cette altération-là fait en sorte qu’au lieu d’aboutir à la production d’ATP, l’énergie utilisée par la respiration cellulaire est plutôt convertie en chaleur. Une telle production de chaleur a pour effet de considérablement augmenter le métabolisme de base (d’environ 10-25% par 100 mg de DNP) ainsi que la température de l’organisme. Il est d’ailleurs intéressant de mentionner divers rapports médicaux datant de la Seconde Guerre Mondiale qui font état de prescriptions de DNP à des soldats soviétiques pour les tenir au chaud lors d’opérations militaires menées en hiver (…).

Le potentiel ergogène du DNP quant à la composition corporelle paraît varier hautement d’un individu à l’autre. Qu’elles soient issues de la recherche scientifique (des années 1930s) ou d’autres sources, les quelques données ainsi que les observations cliniques et empiriques disponibles indiquent que l’action thermogène du DNP peut se traduire par une diminution de la masse pondérale de l’ordre de 0.2 à 0.5 kg/jour selon les cas.

Potentiel ergolytique: le dinitrophénol est-il (si) dangereux ?

Le DNP présente l’un des plus faibles indices thérapeutiques jamais observés en recherche pharmaceutique. Cela signifie que la marge pharmacologique entre le dosage de DNP produisant l’effet souhaité et celui étant nocif pour l’organisme est particulièrement faible, voire quasi-inexistante.

Si la forte production de chaleur suscitée par le DNP contribue à son effet thermogène, celle-ci constitue également la principale source de danger pour l’organisme lorsqu’elle devient incontrôlée. Dès les années 1930 déjà, les cas de décès par hyperthermie attiraient suffisamment l’attention pour qu’un scientifique allemand popularise l’expression «se faire cuire à mort» pour les décrire. Sans parler de cuisson ou de combustion humaine comme telle, il est vrai que la température corporelle peut monter jusqu’à 43°C dans les cas les plus dramatiques… Par ailleurs, il n’est pas surprenant de voir des individus recourir à divers stratagèmes pour tenter de gérer l’hyperthermie (ex.: hyperhydratation, bain froid etc.); certains allant jusqu’à faire leur séance d’entraînement dans une chambre froide ou réfrigérée!

La toxicité du DNP se manifeste de façon très aigüe. Les signes et symptômes les plus souvent observés comprennent la tachycardie, la tachypnée (respiration rapide), l’hyperthermie, l’insomnie, des éruptions et lésions cutanées sévères, les cataractes, la nausée et diarrhée sévères, l’agranulocytose ainsi que le coma et la mort. Outre un découplage incontrôlé de la phosphorylation oxydative, la glycolyse excessive ainsi que l’hyperphosphatémie (accumulation de phosphate) font partie des mécanismes de la toxicité au DNP.

Jaunisse par DNP (Lu et al., 2011)

Jaunisse par DNP (Lu et al., 2011)

Pris dans leur ensemble, les éléments discutés précédemment amène la majorité des experts à considérer que les risques associés à la consommation de DNP dépassent largement les bénéfices escomptés, qu’il s’agisse d’effet thérapeutique et/ou ergogène.

Une seconde chance ?

Sachant le rapport risque-bénéfice défavorable du DNP et son passif réglementaire, il serait raisonnable de penser que son avenir en tant qu’agent thérapeutique est compromis. Plusieurs seront donc surpris d’apprendre que le potentiel thérapeutique du DNP en matière de diabète a récemment refait surface. De même, L’action neuroprotectrice et neurogénératrice du DNP est étudiée depuis quelques temps déjà; avec de possibles avenues thérapeutiques pour diverses maladies neurodégénératives (ex. : maladie d’Alzheimer). Ce genre de «comeback» n’est pas sans rappeler le cas de la thalidomide (ex. : pour la cachexie)…

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