Cannabis et sport: un écran de fumée?

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Ce n’est un secret pour personne, la consommation de cannabis suscite la controverse dans nos sociétés; notamment en raison de son usage (illicitement) socio-récréatif. C’est ainsi que le cannabis se trouve plus souvent qu’autrement mise au banc des produits stupéfiants dans la majorité des différentes jurisdictions nationales, régionales ou locales à travers le monde. Néanmoins, une remise en question du cadre légal et juridique actuel se fait de plus en plus sentir à ce sujet en Amérique du Nord et ailleurs. Le débat actuel entourant la légalisation et/ou la décriminalisation ou non du cannabis met en lumière une acceptabilité sociale grandissante de sa consommation. Cette nouvelle acceptabilité-là (réelle ou perçue) se base entre autres sur son apparente omniprésence (voire banalisation) au sein de la population ainsi que sur l’intérêt grandissant porté à son potentiel thérapeutique ou non dans divers domaines. Le monde du sport ne fait pas exception à cette tendance-là. La discussion actuelle sur la place du cannabis dans le sport est surtout attribuable à la controverse entourant la consommation de cannabis par le planchiste canadien Ross Rebagliati lors des Jeux Olympiques de Nagano en 1998. Et plus récemment, des images photographiques montrant le nageur américain Michael Phelps en train de « vapoter » avaient défrayé les manchettes. Outre Ross Rabagliati et Michael Phelps, nombre d’athlètes ont été liés à la consommation de cannabis d’une façon ou d’une autre. Mentionnons les basketballeurs américains Allen Iverson et Carmelo Anthony ainsi que les footballeurs américains Randy Moss et Michael Vick.

Le cannabis et les composés cannabinoïdes se trouvent inscrits sur la Liste Prohibée de l’Agence Mondiale Antidopage (AMA) depuis 2004. La classification du cannabis comme substance dopante ne fait toutefois pas l’unanimité. Cette divergence d’opinion est suffisante pour que des chercheurs, des experts et certaines autorités s’expriment ouvertement à l’encontre de l’AMA à ce sujet. La position tenue par l’Autorité Néerlandaise Antidopage (NDA) depuis plusieurs années en est un exemple. Alors que son usage récréatif comme agent stupéfiant s’interprète facilement comme étant incompatible avec l’image du sport que souhaite promouvoir le Mouvement Olympique (critère de l’esprit sportif), son ergogénicité ainsi que sa dangerosité pour les athlètes sont matière à débat.

Alors, le cannabis comme aide ergogène, que faut-il en penser ?

Cannabinologie 101

Cannabis sativa

Cannabis sativa

Le terme «cannabis» fait référence à un genre végétal comprenant 3 espèces originaires de l’Asie et de l’Inde : Cannabis sativa, Cannabis indica et Cannabis ruderalis. Outre son usage socio-récréatif (ex. : marijuana, hashish), le cannabis est utilisé depuis environ 5000 ans dans différentes cultures sous diverses formes à des fins industrielles (ex. : chanvre pour le textile), thérapeutiques ou alimentaires (ex.: huile de chanvre). La consommation de cannabis se fait via diverses préparations, dont les mieux connues sont la marijuana (ou marihuana) et le hashish. La marijuana se présente le plus souvent comme un joint à fumer, constitué de cannabis séché (surtout de feuilles). Le hashish se présente comme une résine ou un distillat pouvant également se fumer, il résulte du traitement du liquide issu de la plante. D’autres modalités de consommation existent évidemment, mais leur revue exhaustive va bien au-delà de l’objectif visé par le présent article.

On dénombre plus de 400 composés différents dans le cannabis, dont une soixantaine font partie de la famille des phytocannabinoïdes. Cela dit, les deux cannabinoïdes les plus étudiés à l’heure actuelle sont le tétrahydrocannabinol (THC) et le cannabidiol (CBD). D’autres exemples de composés phytocannabinoïdes comprennent le cannabigérol (CBG), le cannabinol (CBN) et le cannabivarine (CBV).  Le THC est le principal composé psychoactif du cannabis, responsable de la plupart de ses effets successivement relaxant, euphorisant, psychédélique (ex. : perception temporelle) mais également tachycardiant (↑ rythme cardiaque) et orexigène (↑ appétit). Le CBD a pour sa part un autre ensemble de propriétés parmi lesquelles anxiolytique analgésique et stimulante. Il est par ailleurs fort probable que l’activité pharmacologique du CBD module celle du THC.

Tétrahydrocannabinol (THC)

Tétrahydrocannabinol (THC)

 

Cannabidiol (CBD)

Cannabidiol (CBD)

Les composés cannabinoïdes exercent leurs actions pharmacologiques en se liant aux récepteurs à cannabinoïdes CB1 et CBprésents dans l’organisme. Le récepteur CB1 est principalement présent dans le système nerveux central, et est responsable des réactions psycho-comportementales à la consommation de cannabis. Pour sa part, le récepteur CB2 se retrouve principalement dans les système nerveux périphérique, gastrointestinal et immunitaire. À ce titre, le récepteur CB2 joue un rôle de premier plan dans plusieurs fonctions biologiques de l’organisme.

Le cannabis est commercialement disponible au Canada sous certaines conditions seulement (ex.: approvisionnement à partir de sources légales, usage thérapeutique etc.); notamment sous ordonnance médicale en tant que marijuana (ou «pot»). Cela dit, la marijuana, même médicinale, n’est pas considérée comme un médicament approuvé au Canada. Elle y est plutôt classifiée comme une substance contrôlée. Il est toutefois intéressant de noter l’existence de plusieurs produits pharmaceutiques à base de composés cannabinoïdes synthétiques ou semi-synthétiques sur le marché (ex.: dronabinol, nabilone, nabiximiols etc.). Ces produits pharmaceutiques sont utilisés pour des indications très spécifiques (ex. : anorexie secondaire au SIDA, spasticité associée à la sclérose en plaques etc.). Divers composés dérivés du cannabis font aussi présentement l’objet de recherche clinique pour diverses conditions telles que la maladie de Crohn, l’arthrite rhumatoïde ou le trouble de stress post-traumatique.

Potentiel ergogène: le cannabis est-il efficace ?

L’usage socio-récréatif du cannabis est relativement bien étudié pour la population générale. En effet, le cannabis figure parmi les substances psychoactives les plus populaires; avec l’alcool, le tabac et la caféine. Cependant, l’ampleur réelle de la consommation de cannabis chez les athlètes n’est pas aussi bien documentée; la méthodologie des études à ce sujet étant généralement problématique. (ex. : échantillonnage des sujets). À cela s’ajoute la difficulté de faire une distinction claire entre les différents usages socio-récréatifs, thérapeutiques et ergogènes du cannabis chez les athlètes (des humains comme les autres après tout, ou presque…).

Quel est l’effet de la consommation de cannabis sur la performance sportive ? Il faut dire qu’il existe trop peu de données scientifiques quant à l’ergogénicité ou non du cannabis dans le sport. Il demeure difficile de tirer une conclusion claire uniquement à partir des rares études publiées à ce sujet. De plus, la majeure partie de l’information disponible à ce sujet est de nature anecdotique, ce qui contribue à alimenter les débats. La question laisse donc beaucoup de place à la spéculation (!).

La consommation de cannabis suscite des effets analgésique et anxiolytique. Reste à voir si de tels effets pourraient avoir un bénéfice quelconque dans le sport; notamment dans la réponse de l’organisme à l’effort physique. L’effet analgésique est amplement documenté dans diverses populations symptomatiques. Par exemple, l’administration de diverses formes de cannabis médicinal occasionne des réponses positives; principalement pour les patients atteints de différents types de douleur neuropathique, chronique, post-opératoire, et en ce que liée à la fibromyalgie, l’arthrite rhumatoïde, la sclérose en plaques et le cancer. Les effets analgésiques du cannabis seraient attribuables à plusieurs mécanismes différents dont l’immunodulation, la modulation de l’activité neuronale, la diminution de la nociception et l’activité anti-inflammatoire.

Il est également permis d’imaginer que l’effet anxiolytique du cannabis pourrait s’avérer ergogène dans la gestion du stress ou de l’anxiété occasionné par l’importance de l’enjeu posé par certaines situations sportives. Un tel potentiel ergogène serait probablement davantage fondé dans des situations où les facultés cognitives et motrices ne sont pas trop sollicitées (pour des raisons évidentes…).

Certains remarqueront que les actions du cannabis décrites plus haut présentent des similitudes avec les manifestations de la dite « euphorie du coureur ». Cette similitude n’est probablement pas une coïncidence dans la mesure où l’organisme est bel et bien capable de produire ses propres composés cannabinoïdes: les endocannabinoïdes (ex. : anandamide, arachidonoylglycérol etc.). Outre les endorphines et les enképhalines, les endocannabinoïdes font partie des composés identifiés comme étant produits par l’organisme en réaction à un effort physique intense et prolongé (ex.: course de fond). Après tout, l’existence des récepteurs CB1 et CB2 au sein de l’organisme (confirmée au début des années 1990) est là pour nous le rappeler. Jusqu’à quel point la consommation de cannabis pourrait mimer l’« euphorie du coureur »? En partie ou en totalité? Il n’est pas à exclure que sous certaines circonstances, le cannabis puisse affecter positivement la perception de l’effort ainsi que la récupération après l’effort. La question demeure ouverte en l’absence d’étude spécifique sur cette question-là.

Potentiel ergolytique: le cannabis est-il sécuritaire ?

Nombre d’effets indésirables et de risques de nature neuropsychiatriques (ex. : psychose, dépendance, schizophrénie?), cardiovasculaires (ex. : artérite, arrythmie), pulmonaires (ex. : bronchite toux chronique), gastrointestinaux (ex. : vomissement sévère) et bucco-dentaires (ex. : carie, gingivite) ont été documentés de près ou de loin à la consommation de cannabis au fil du temps.

De façon aigüe sur le plan neuropsychologique, il est bien connu que les effets psychédéliques du cannabis finissent par faire place à la dysphorie, l’anxiété et la panique. Des données obtenues dans le cadre d’études évaluant l’effet du cannabis sur la performance sportive démontrent aussi que la consommation affecte les facultés cognitives et motrices de manière significativement négative (ex. : temps de réaction, mémoire, niveau d’éveil). Dans ce sens, il suffit de penser à la conduite automobile avec facultés affaiblies sous l’influence du cannabis; ou même à la récente interdiction du cannabis dans la eSports League. En outre, la consommation régulière de cannabis est associée à une augmentation du risque de développer la psychose ou d’en aggraver les symptômes à moyen ou long terme.

La persistence des effets indésirables du cannabis réside essentiellement dans la demie-vie pharmacologique relativement longue des composés cannabinoïdes (le THC en particulier) dans l’organisme. Leur persistence repose aussi sur leur facilité de diffusion à travers l’ensemble des tissus de l’organisme. Ces propriétés pharmacologiques-là expliquent également la grande facilité de détection de la consommation de cannabis lors de tests de dépistage (mais pas forcément leur interprétation…). Plus concrètement, les cannabinoïdes peuvent être facilement détectables plusieurs semaines après leur entrée dans l’organisme. D’ailleurs, l’éventualité d’un dépistage positif suite à une exposition à la fumée secondaire de marijuana est souvent mentionnée. Cela dit, les données toxicologiques disponibles ne supportent pas une telle éventualité. Fait notable, il arrive souvent que les tests de dépistage du cannabis révèlent aussi une diminution des taux sanguins de testostérone et d’hormone lutéinisante, un élément qui mérite de l’attention.

Les interrogations

Il vaut la peine de mentionner la très grande variabilité inter-individuelle de la réponse pharmacologique au cannabis, comparativement à d’autres substances. Cette variabilité-là rend difficile de prédire avec exactitude l’effet exact de la consommation de cannabis ou de composés cannabinoïdes sous une forme ou une autre chez un individu donné. Par exemple, le même joint de marijuana peut effectivement détendre un athlète ou le rendre plus nerveux selon les circonstances.

D’autre part, l’examination de la littérature scientifique sur le potentiel ergogène du cannabis révèle une disparité entre les modalités d’administration du cannabis aux sujets d’étude et le mode de consommation généralement observé sur le terrain. Spécifiquement, le cannabis utilisé dans ces études est généralement faible en THC (0-5%), caractéristique peu commune dans le cannabis d’usage socio-récréatif ou thérapeutique (5-30%). L’avènement sur les marchés de variétés de cannabis de plus en plus riches en THC continuera sans doute de changer la donne. De plus, le cannabis administré dans les études l’était souvent sous forme de cigarettes ou de capsules de THC, plutôt que sous forme de joint; cette dernière étant généralement plus courue. Pris dans leur ensemble, ces  éléments soulèvent des questions quant à l’applicabilité des données aux réalités du terrain.

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